Maurice CUKIERMAN
A la suite de la prise de position de l’URCF sur l’agression d’Israël contre la population palestinienne de Gaza, sous le titre « Gaza comme le Ghetto de Varsovie », le site internet « Action Antifasciste » (http://actionantifascisteartois.over-blog.com), laisse à entendre, dans un article du 22 janvier, que l’URCF participerait d’un climat de dérive « antisémite », illustré par la diffusion de la thèse d’un « génocide du peuple de Gaza » correspondant à « un projet sioniste néo-nazi ». Pour faire leur démonstration, les auteurs partent en guerre contre Norman Finkelstein qui a diffusé, sur son site internet, des images et des analyses présentant un parallèle entre le sort des populations juives européennes pendant la domination nazie, et celui de la population de Gaza. Nous ne demandons pas mieux que de croire à la sincérité politique des auteurs de ce site, dont certaines analyses semblent intéressantes. Cependant, la sincérité, ce n’est pas suffisant ! Encore faut-il que l’on ne confonde pas une analyse rigoureuse de la situation concrète, et les sophismes les plus éculés (et dont le paradoxe est d’apparaître comme des vérités universelles et indiscutables).
Tout d’abord, méthodologiquement parlant, il est incontestable que « comparaison n’est pas raison », et qu’il faut par conséquent être vigilant à propos de la tendance consistant à voir l’histoire se répéter périodiquement en rejouant toujours la même tragédie ! Il faut donc se garder, dans l’analyse, de ne voir que les formes extérieures de la manifestation d’un phénomène et non son essence sociale. Ainsi, contrairement à ce que laisse entendre la conclusion de l’article, notre communiqué ne fait référence à aucun moment à l’existence de quelque chose qui ressemblerait à Auschwitz, encore moins au fait que les atrocités qui s’y sont déroulées n’auraient pas existé ! C’est assimiler (avec l’intérêt de nuire par la calomnie) notre position avec celle des négationnistes, et aussi des alliés d’Israël aujourd’hui, à savoir les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, qui, en leur temps, ont tu les révélations des Soviétiques qui venaient de libérer les camps d’Auschwitz, de Maïdanek, sous prétexte qu’elles relevaient des « exagérations propres à la propagande bolchevique » !
Dans les conditions d’aujourd’hui, il faut être prisonnier de la propagande sioniste pour ne pas voir qu’enfermer une population dans un espace totalement clos, l’affamer, la priver de médicaments, de travail, d’énergie, de matières premières, de produits de première nécessité, que détruire systématiquement les moyens de sa vie sociale (usines, entrepôts, terres agricoles, arbres, bâtiments scolaires, sanitaires, administratifs…), c’est la logique même de la politique des ghettos pratiquée par les Nazis en Europe avant la mise en œuvre de la solution finale. Autrement dit, fallait-il attendre Auschwitz pour dénoncer le génocide qui se mettait en place ? Et pour aujourd’hui, faut-il, à la manière des avocats véreux de la Mafia aux Etats-Unis, ergoter sur la procédure pour évacuer la question de fond, à savoir la conduite foncièrement criminelle de l’Etat sioniste, qui réintroduit sur la scène politique internationale la pratique génocidaire, et donc de type fasciste, d’enfermement des peuples colonisés et des pays occupés ? Avec une question subséquente : pourquoi, quand il s’agissait de l’Afrique du Sud de l’apartheid et des bantoustans, beaucoup de démocrates comparaient cette politique raciste avec celle des Nazis, et que, dès que l’Etat d’Israël est mis en cause pour des faits semblables, cela provoque le recours, pour les tenants du sionisme, à l’accusation infamante d’antisémitisme ? Israël serait-il un Etat capitaliste différent des autres ?
La politique génocidaire découle de la nature capitaliste-impérialiste des Etats. Le colonialisme sioniste est la réponse de l’impérialisme pour garder le contrôle des ressources pétrolières et assurer une zone de libre-échange favorable au pillage de la région par les grandes puissances capitalistes. Par conséquent, la nature génocidaire des politiques coloniales et impérialistes ne découle pas d’un caractère national allemand, français, états-unien, israélien, mais de la nature et de la politique de la classe dominante bourgeoise en Israël, comme ailleurs.
Relevons aussi une curieuse analogie : les argumentaires fascistes (mussoliniens, hitlériens…) ont toujours regorgé de métaphores médicales, réduisant leurs adversaires à la maladie, et se présentant comme les remèdes qui les anéantiraient ! Or les auteurs de l’article – et nous ne doutons évidemment pas qu’il s’agisse là d’un écart de langage bien compréhensible dans le feu de la polémique – parlant de la circulation des documents photographiques de Finkelstein, la qualifient de « diffusion virale ». Mais ne tirons pas de conclusions hâtives ! Cette première mise au point faite, il est nécessaire de répondre sur le fond à l’argumentation.
Une première réflexion s’impose : les auteurs, dans la bonne tradition petite-bourgeoise universitaire, confondent la dialectique et le maniement de l’argument paradoxal. Ainsi avons-nous droit à l’affirmation péremptoire qu’on ne saurait mettre sur le même plan « la solution finale (fasciste) nazie » et « le terrorisme (fasciste) israélien ». Sans forcer le trait, il en découlerait donc qu’il y a un mauvais fascisme (dans le cadre de ce qui est écrit dans l’article, concrètement, cela signifie un fascisme antisémite) et un fascisme pas bon, certes, mais moins mauvais, car non antisémite ! Il serait israélien, italien jusqu’en 1938, etc. Mais on ne pourrait surtout pas les mettre sur le même plan. Ce raisonnement est un pur sophisme lié à une analyse du fascisme, qui est non seulement erronée du point de vue du marxisme - auquel les auteurs semblent vouloir se référer -, mais aussi particulièrement dangereuse au plan politique aujourd’hui. Le fascisme, c’est un courant politico-idéologique global, qui s’est développé en réponse à la crise générale du Capitalisme, débouchant sur la Première Guerre mondiale et sur la Révolution socialiste en Russie ; c’est une réponse à la volonté de certaines puissances impérialistes de remettre en cause le partage du monde opéré en 1918 par les impérialismes les plus forts ; c’est aussi une réponse à la volonté du capital financier de s’imposer dans les pays du monde capitaliste retardataires dans l’émergence de la forme impérialiste de leur développement. Dictature ouverte du Capital monopoliste et des secteurs les plus réactionnaires, il vise, pour parvenir à ses fins, à l’éradication du mouvement ouvrier organisé, à diffuser le chauvinisme sous ses formes les plus bestiales pour entraîner les masses dans la guerre qu’il prépare. Voilà quels sont les traits fondamentaux du fascisme, quelles que soient les formes concrètes qu’il peut revêtir en fonction des caractéristiques politiques et idéologiques locales. C’est ce que Finkelstein a voulu montrer avec raison, par le rapprochement entre les deux photos, l’une avec un soldat nazi tenant en joug un enfant du ghetto de Varsovie, et l’autre un soldat israélien pratiquant de la même manière avec un enfant palestinien. Le fait que les Nazis aient commis un génocide par des moyens industriels et de manière méthodique, que les conditions historiques ne peuvent permettre à l’Etat d’Israël d’utiliser à ce niveau, est une autre question.
La politique de génocide des Nazis ne concerne d’ailleurs pas les seuls Juifs, mais les Tziganes, les Slaves, ce que les auteurs semblent méconnaître, donnant au génocide des Juifs un caractère exclusif, y compris en le singularisant par l’expression Shoah ! Une des caractéristiques de cette thèse, c’est qu’elle décriminalise le fascisme partout où il n’a pas encore lancé le génocide antisémite. Elle a d’ailleurs été déjà utilisée par les Américains lors du procès de Nuremberg pour épargner la peine de mort à Hess. C’est oublier que sans les gens comme Hess, qui ont participé à la mise en place du nazisme, il n’y aurait pas eu de génocide contre les peuples qualifiés de sous-hommes. C’est aussi la thèse des dirigeants sionistes qui osent considérer comme un héros le nazi Schindler, sous le prétexte qu’il a sauvé quelques centaines de Juifs dont, en capitaliste, il exploitait le travail dans le cadre du nazisme ! Or si ceux-là ont été épargnés, les millions de Juifs, de Tziganes et de Slaves exterminés - sans parler des résistants communistes ou démocrates -, lui doivent, eux, leur mort, car ce sont les milliers de Schindler qui ont porté Hitler au pouvoir pour le compte du grand Capital allemand. On notera d’ailleurs qu’en Italie, nous assistons à une campagne, à laquelle participent Veltroni et ses amis, visant à opposer le fascisme avant et après 1938, année où ont été mises en place les lois raciales contre les Juifs.
Le fascisme sans l’antisémitisme serait-il acceptable ? Massacrer les démocrates, les communistes, abolir les libertés démocratiques, serait-ce un détail ? Et combattre une population « par la famine, les massacres, l’expulsion, l’emprisonnement, la torture », ce que concèdent les auteurs à propos de la politique israélienne vis-à-vis des Palestiniens, comment la qualifier, si ce n’est de politique génocidaire ? Sans chambre à gaz, mais, à Gaza, avec des armes à uranium appauvri et des bombes au phosphore, voire avec des armes chimiques inconnues.
L’article reproche l’établissement du lien entre les victimes du nazisme (et les seules juives) et l’Etat d’Israël. L’argument est joué « de gauche », « position ultra démocrate », « non matérialiste ». Tout cela pour nous dire que l’Etat sioniste « n’a aucun rapport moral ni culturel avec les populations juives européennes (ou non européennes d’ailleurs) ». De qui se moque-t-on ? D’abord, ce sont les sionistes qui, en permanence, assimilent à du négationnisme, à de l’antisémitisme (avec tout ce que cela représente, vu les crimes des nazis), toute critique de leur politique et toute remise en cause de la colonisation de la Palestine. En outre, les colons, la population juive israélienne, d’où vient-elle, si elle n’a pas de rapport avec les Européens et les non Européens ? De la planète Mars ? D’autant qu’imbécillité pour imbécillité, quelques lignes plus haut, nous avons appris que « le sionisme est un colonialisme porté par un mouvement petit-bourgeois (européen à la base) ». Il faudrait se mettre d’accord. Mais ce n’est pas tout, puisque le sionisme est opposé de ce fait au nazisme, « fruit (sic) de la bourgeoisie impérialiste », le sionisme étant manipulé par l’impérialisme ! Des braves gens trompés en quelque sorte ! C’est oublier que le sionisme est, historiquement, l’idéologie à l’époque de l’impérialisme de la bourgeoisie monopoliste juive qui exploite les travailleurs juifs, arabes, mais aussi en Europe, en Amérique … Dans les conditions de conquêtes coloniales, l’ensemble des secteurs de la classe capitaliste s’aligne, ici comme ailleurs, sur la fraction la plus réactionnaire, la plus agressive, la plus belliqueuse, bref sur sa composante fasciste.
Le soutien des Etats impérialistes et des Sarkozy, Bush, à l’expansionnisme sioniste, ne découle pas, au-delà des mots, d’une quelconque solidarité avec l’ensemble des Juifs, mais bien de la solidarité de classe avec la bourgeoisie sioniste, pièce intégrante du dispositif des pays impérialistes au Moyen-Orient.
Nos auteurs ont, d’autre part, un sens particulier de la démonstration, ce dont témoigne l’extrait suivant : « C’est un cadeau fait aux fascistes d’aujourd’hui que de comparer Israël aux Nazis, car toute personne sensée voit très bien que ce n’est pas le cas et sent l’antisémitisme qui se cache derrière de telles images » C’est assez confondant, et un peu court, comme argument. Mais encore une fois, même si, c’est évident, il y a des arguments qui relèvent de la polémique, c’est la dynamique même de la politique des dirigeants israéliens, de leurs agressions vis-à-vis des Palestiniens, qui conduit à faire des parallèles, car il faut empêcher le génocide, ou encore la déportation des Palestiniens, comme cela a été évoqué lors de l’agression américaine contre l’Iraq ! Et oui, le nazisme a été une politique coloniale ! Ce qui a fait sa particularité, c’est qu’il a appliqué d’une manière concentrée en Europe ce que les colonialistes avaient fait jusque-là sur les autres continents. Et ce faisant, il a porté jusqu’au bout, de manière industrielle, les politiques coloniales de génocide (les auteurs sont-ils au courant que les Indiens des Etats-Unis ont été victimes d’un génocide quasiment total, sans Auschwitz ni chambre à gaz ?), et par contre coup, le nazisme est emblématique de toutes les politiques coloniales et de jusqu’où elles peuvent aller. Loin de « vulgariser » le nazisme, dire cela, c’est expliciter sa logique criminelle et sa singularité : une fois les communistes décimés, les sociaux-démocrates liquidés, les partis démocratiques bourgeois réduits au silence, les lois anti-juives des Nazis, en les réduisant au statut d’étrangers, ont préparé le peuple allemand à considérer tout étranger comme un ennemi ! Puis, en novembre 1938, avec la Nuit de Cristal, les Juifs allemands ont été pris pour cible pour montrer aux Allemands, comment il faudrait se conduire, lorsque la guerre imminente commencerait, avec les populations conquises ! Et la solution finale, c’est l’entraînement des SS et de la Wehrmacht à la liquidation de peuples entiers à l’Est, à la veille de l’agression contre l’Union Soviétique. C’est dire que dénoncer la politique israélienne comme une politique néonazie vis-à-vis des Palestiniens, dénoncer son mépris vis-à-vis des résolutions de l’ONU, c’est loin de banaliser le nazisme et ses crimes ; c’est au contraire utiliser l’expérience vécue par les peuples pour empêcher que cela ne se reproduise sous d’autres formes. Et ce n’est pas à cela que travaille le site « Action Antifa », malgré son titre ronflant. On ne peut prétendre combattre le fascisme sans combat résolu contre le colonialisme, quel qu’en soit le pays porteur ! C’est le sens de notre solidarité avec le droit des Palestiniens à former un Etat indépendant, libre, de Palestine, avec Al-Qods pour capitale !