La Colombie est « à la mode » ! Force est de constater que la lecture de la presse et l’écoute des medias ne nous apprennent pas grand-chose sur la réalité politique et sociale vécue par le peuple colombien. Le message est standard – tout le monde dit la même chose – affligeant de platitude, souvent calomniateur vis-à-vis de la guérilla, car foncièrement solidaire du gouvernement colombien et de l’administration états-unienne. En résumé, cela donne : « Il faut libérer Ingrid Betancourt, otage de la guérilla des FARC, rapidement parce qu’elle serait malade ; les FARC sont une guérilla marxiste, narco-trafiquante, il y a de la cocaïne, Uribe est le président élu (donc c’est un démocrate) ». A part le fait que les FARC se réclament du marxisme, mais aussi de Simon Bolivar, tout le reste est faux ou un peu court.
La situation, on s’en doute, est beaucoup plus complexe. L’histoire de la Colombie est révélatrice des interventions de l’impérialisme, depuis son indépendance dans le premier quart du XIXème siècle. Pays andin, qui s’ouvre à la fois sur le Pacifique et sur les Caraïbes, il a été amputé d’une partie de son territoire au début du XXème siècle, lorsque les Etats-Unis ont organisé la sécession de l’actuel Panama pour pouvoir contrôler le canal. En 1948, le 9 avril, le candidat de la gauche du Parti Libéral, porteur d’un programme démocratique et anti-impérialiste avancé, Gaïtan, était assassiné dans des conditions qui ne sont toujours pas éclaircies. La réaction accusa les communistes et l’URSS, les relations diplomatiques avec cette dernière furent rompues. En réalité, l’oligarchie colombienne et les services spéciaux US venaient de lancer la guerre froide et la campagne anti-communiste sur le continent, campagne qui ne devait plus cesser depuis lors. Le Général Marshall était d’ailleurs présent à Bogota. Les milieux populaires réagirent violemment à cet assassinat, par un soulèvement populaire spontané, El Bogotazo. La répression fit en trois ans 300 000 morts. Dans tout le pays, les propriétaires fonciers, l’oligarchie, engagèrent des tueurs, formèrent des unités de paramilitaires pour massacrer tous ceux qui de près ou de loin, contestaient l’ordre social. Des guérillas paysannes se formèrent, où les communistes jouaient un rôle important. Au bout de cinq ans, l’armée devait prendre le pouvoir, et de fait, malgré les apparences, elle ne l’a jamais plus quitté. Elle fit régner la terreur sans venir réellement à bout de l’insurrection. En 1958, l’armée quitta le devant de la scène, mais tout en gardant sa « liberté » d’action politico-militaire intacte au service de l’oligarchie et de l’impérialisme US. Officiellement, les civils revenaient au gouvernement dans une construction politique particulière ; pendant 12 ans, les partis traditionnels, conservateur et libéral (les partisans de Gaïtan l’avaient quitté dès 48) devaient se partager le pouvoir, alternativement tous les 4 ans. En réalité, cela démontrait qu’aucun des deux partis ne représentait une alternative politique, mais bel et bien la couverture civile de la politique pro-oligarchique que menait l’armée contre le mouvement populaire.
En 1965, face à la recrudescence des attaques contre la paysannerie dans certaines régions du pays, le dirigeant communiste Jacopo Arena, organisa les Forces Armées Révolutionnaires Colombiennes dans la région de Marquetelia. Dans d’autres régions, des groupes radicaux se lancèrent aussi dans la guérilla, sous l’influence de la révolution cubaine. Très vite, les FARC se distinguèrent par leur référence au marxisme-léninisme et au Mouvement Communiste International, par leur absence de romantisme aussi, ce qui leur permit très vite de contrôler des régions entières en créant les conditions de la construction d’un pouvoir populaire alternatif, de conserver des liens avec le mouvement ouvrier organisé, puis d’exercer une influence notable parmi les masses déshéritées, poussées hors des campagnes par l’exode rural, et s’entassant dans les bidonvilles des grandes agglomérations. En effet, à partir des années quatre-vingt, la politique de soumission à Washington entraîne la ruine des petits agriculteurs pratiquant l’agriculture vivrière face à la concurrence des monopoles agro-alimentaires. En même temps, un nouvel élément va apparaître : la culture de la feuille de coca pour la fabrication de la cocaïne. Dans les années quatre-vingt, cette culture devient la seule rentable pour la paysannerie, car la demande de cocaïne est forte depuis les Etats-Unis, d’autant que son trafic permet alors à la CIA de financer la Contra du Nicaragua et les guerres sales du Salvador et du Guatemala ; quant à l’oligarchie locale, cela lui permet de trouver les ressources financières dont elle a besoin (à certains moments, le trafic de cocaïne a été l’élément le plus important dans la balance commerciale du pays, aussi bien pour les exportations que dans les rentrées de capitaux). Les FARC sont confrontées au problème. L’impérialisme yankee et ses alliés locaux y voyaient l’occasion soit de voir la guérilla céder à la tentation de l’argent facile (pour se procurer des armes qui manquent parfois cruellement), soit de la voir entrer en conflit avec la paysannerie qui constitue sa base de soutien, si elle se lançait, au nom de l’éthique révolutionnaire, dans une politique de lutte contre les cultures illicites. La réponse des FARC fut de considérer que ce n’était pas à eux de choisir ce que devaient cultiver les paysans : le développement de la culture de la feuille de coca (comme du pavot dans certaines régions mais où les FARC n’ont pas le contrôle du terrain) est la résultante de la ruine de l’agriculture, suite au développement des politiques néo-libérales ; le trafic de drogue est avant tout le problème des Etats-Unis, de son marché, c’est donc au gouvernement de ce pays de lutter contre le trafic et les trafiquants, et de créer les conditions pour qu’il n’y ait pas de marché ; les immenses profits générés par le trafic sont engrangés pour l’essentiel par les banques états-uniennes et se réinvestissent aux Etats-Unis. Par conséquent, les FARC voient dans la culture de la feuille de coca une culture comme une autre, et les paysans, comme pour toute activité économique dans les zones libérées, payent leurs impôts à la guérilla et au pouvoir populaire sur la base de leurs revenus. Plus contestable peut-être, est l’idée avancée que la meilleure manière de lutter contre les mafias de la drogue, serait de légaliser le commerce de celle-ci. Mais les FARC, contrairement semble-t-il aux autres mouvements comme l’ELN et le M19 (avant sa capitulation), ont toujours refusé de participer au trafic ou d’être complaisants avec les trafiquants. Ce d’autant que les narco-trafiquants vont très vite révéler leur nature politique : ce sont eux qui financent, dans les années 1985-1995, la mise en place et le développement des paramilitaires qui, en étroite collaboration avec les militaires, mènent la sale guerre contre la guérilla, la paysannerie, mais aussi contre le mouvement ouvrier et démocratique dans les villes.. Ce sont eux qui financent les campagnes électorales des candidats libéraux ou conservateurs aux élections. Il faut d’ailleurs rappeler qu’aucun scrutin depuis 1948, et malgré les bourrages d’urnes, les votes forcés, n’a totalisé plus de 50% des électeurs inscrits avec des pointes de 70% d’abstentions, voire 55% plus 20% de votes blancs (la peur des paramilitaires poussant des gens à aller voter ostensiblement).
La caractéristique des FARC, c’est d’avoir toujours lié leur combat militaire aux perspectives politiques qu’elles avancent pour la démocratisation de la société, la résolution des grandes questions sociales (8000 familles latifundistes possèdent 13 millions d’hectares, alors que 800 000 paysans en possèdent 4,5 millions ; dans les zones urbaines la polarisation sociale est à son comble, les enfants abandonnés sont légions, les salaires très bas) et la lutte pour le socialisme, tout en se gardant de toute déviation militariste. C’est pourquoi sa direction a toujours avancé des propositions pour un retour à la paix permettant au pays de sortir de soixante ans de crise politique, ce dont ne veulent pas entendre parler l’oligarchie et les Etats-Unis, mais qui reçoit un large écho dans la population colombienne. Entre 1987 et 1995, tout en gardant leur base de guérilla, les FARC ont accepté de se transformer en parti politique légal, l’Unité Populaire. Les paramilitaires ont alors massacré systématiquement ses militants, ceux du Parti Communiste, des organisations syndicales, par plusieurs centaines. C’est ainsi que depuis 1985 jusqu’à aujourd’hui, 30 000 démocrates, syndicalistes, travailleurs ont été enlevés et ont « disparu ». Mais ces disparus n’ont pas le droit à la considération des milieux branchés qui nous parlent des « otages » des FARC. En 1995, les FARC mettent fin à la trêve et aux négociations qui se déroulaient, les conditions de sécurité et les conditions politiques n’étant plus réunies. Le M19, lui, va capituler et une partie de ses dirigeants va retourner sa veste, puisque dans l’actuel gouvernement Uribe, il y a d’anciens M19. La guerre s’est intensifiée. Un certain nombre de militaires colombiens, mais aussi des hommes politiques liés à l’oligarchie, ont été faits prisonniers par la guérilla, tout comme des guérillos l’ont été par l’armée. C’est comme cela qu’Ingrid Betancourt, qui appartient à la bourgeoisie colombienne, malgré l’avertissement que lui avaient fait parvenir les FARC, s’est retrouvée prisonnière – et non otage- de la guérilla. Menant une campagne électorale à des élections que les FARC dénonçaient, elle était utilisée, à son corps défendant semble-t-il, pour une tentative de pénétration des paramilitaires dans les zones libérées.
La position des FARC est que, comme dans tout conflit militaire, l’on puisse procéder à des échanges de prisonniers. Mais évidemment, cela suppose que la guérilla soit reconnue comme un belligérant et non comme une organisation terroriste ; cela suppose aussi que l’échange puisse se faire dans des conditions de sécurité maximum. A plusieurs reprises, en effet, l’armée et les paramilitaires sont intervenus pour empêcher que des négociations aient lieu, ou pour massacrer des prisonniers que les FARC devaient ou venaient de relâcher. Depuis quatre mois, le gouvernement Uribe, en difficultés politiques de toute part, se livre à ce type de manoeuvres en liaison avec l’appareil militaire et avec l’aide des Etats-Unis. Le plan Colombie, permet à ces derniers, sous prétexte de lutte contre le trafic de drogue, une ingérence militaire permanente pour lutter contre la guérilla. Mais c’est pourtant les politiciens corrompus, et Uribe, qui sont les créatures des narco-traficants. Ayant échoué dans sa prétention à vouloir écraser la guérilla militairement, le gouvernement n’a de cesse, de trouver le moyen pour tenter de déconsidérer la guérilla, tandis qu’il fait assassiner ou emprisonner et torturer ses messagers et ses représentants chargés des négociations. C’est bel et bien le fasciste Uribe, qui non seulement constitue un obstacle au règlement politique de la situation, mais qui constitue un véritable danger pour la vie d’Ingrid Betancourt et des autres prisonniers. L’assassinat de Raoul Reyes et de ses camarades met en relief la collusion de l’armée colombienne avec les services secrets de Washington, et l’utilisation des armes les plus sophistiquées. Cela révèle le jeu d’Uribe : empêcher toute solution humanitaire (la dernière lui a non seulement fait perdre la face, mais a grandi l’autorité internationale du Président Hugo Chavez) et faire porter aux FARC la responsabilité de la mort de Betancourt, même si c’est l’armée ou les paramilitaires (qui continuent d’exister) qui l’abattent au cours d’une opération.
L’URCF exprime sa solidarité avec la guérilla des FARC et l’ensemble des forces politiques et sociales qui, en Colombie, se battent pour un avenir de paix, de sécurité, de progrès social. L’URCF condamne le silence du gouvernement Sarkozy-Fillon devant l’assassinat prémédité du camarade Raoul Reyes par le gouvernement de Bogota, alors qu’il était chargé de prendre contact avec les représentants du gouvernement français, à leur demande, pour discuter des conditions de la libération de la prisonnière Ingrid Betancourt. Elle dénonce le soutien de fait apporté par l’Élysée à Uribe et à sa clique de criminels dont les liens avec les narco-trafiquants sont notoires.